Interview de Stéphane TITECA, auteur et comédien dans le rôle de Raoul (LE CHOIX DES ÂMES)

Association Val de Luynes Evènements : Votre pièce a déjà plus de 10 ans ; elle a reçu le Grand Prix du Théâtre en 2015 et a été nommée meilleure comédie dramatique au festival international de Hong Kong. Comment expliquez-vous ce succès ? Pourrait-on considérer Le choix des âmes comme une œuvre universelle ?

Stéphane TITECA : Je suis assez mal placé pour répondre à cette question pour avoir écrit et joué cette pièce depuis plus de dix ans ; la création date de 2015 ; ça fait onze ans ! Quand on commence à se dire : « Tiens, j’ai la clé du succès ; je sais comment ça marche pour faire un succès. », ben, je pense qu’on n’en fait plus. Dans la réalité, on nous a beaucoup parlé d’universalité dans ce que ça raconte et on s’en est rendu compte.

En fait, il y a un truc assez extraordinaire qui s’est passé, il y a trois mois. J’ai reçu un message sur les réseaux sociaux de quelqu’un qui avait vu la pièce, il y a longtemps.  Il m’a envoyé le lien d’un article du Parisien qui racontait qu’il y avait un gars en Ukraine, blessé, qui pensait s’être réfugié dans un endroit tenu par des Ukrainiens, tenu en fait par un Russe et les deux gars avaient réussi à survivre en s’entraidant l’un l’autre, dans des conditions compliquées. C’était vraiment l’histoire de cet Allemand et de ce Français en  1914, que j’ai écrit dans Le Choix des âmes.

Cette tentation vers l’universel, c’est de se dire : « On est des hommes, on est des humains et c’est parce qu’on est des humains qu’on s’écoute, au-delà de la couleur de notre uniforme, de notre peau, etc. » J’ai souvenir de la première lecture qu’on avait faite dans un collège en 2014-2015. On était face à des gamins de troisième à qui on avait dit : « Vous n’allez pas aller en sport ; vous allez aller à la BCD et il y a des gars qui vont vous lire un truc sur la guerre… », autant dire qu’on n’avait pas gagné l’audience tout de suite ! Ils avaient été happés très vite et il y avait un gamin qui nous avait dit : « Ouais, ça pourrait être vraiment comme un Palestinien et un Israélien ! » Et on était en 2014…

L’universalité vient du fait que les guerres existent depuis que l’homme est sur terre et que les raisons de se haïr, de mettre à distance, plutôt que de se réunir sont toujours plus nombreuses. La pièce raconte l’espoir aussi. Est-ce que les hommes pourraient, avec leurs différences, arriver simplement à se considérer comme des hommes, à considérer leurs différences comme quelque chose de possible à surmonter ?

Qu’est-ce qui vous a amené à la naissance de cette pièce ? Avez-vous été influencé par une lecture, un évènement, ou avez-vous eu vous-même l’envie d’écrire une fable humaniste, sujet à réflexions ?

S.T : L’histoire de la fable humaniste, c’est l’histoire de ma vie, c’est ma manière de faire ; moi, j’essaie de mettre de l’humanité dans ce que j’écris, depuis toujours, je crois. Sur cette pièce en particulier, un ami commun avec Alexis Desseaux nous met en lien ; Alexis venait de terminer un projet sur la guerre 14 qui s’était arrêté ; moi, j’étais sur un projet qui avait avorté aussi à ce moment-là. J’étais en train de m’interroger pas mal sur « l’endroit », un peu méconnu, pas suffisamment représenté dans les œuvres de fiction par rapport à la seconde guerre mondiale, par exemple. Et puis il m’a appelé en me disant : « J’aimerais bien faire un truc sur la guerre. » et il m’a fait une commande d’écriture. Je lui ai dit ok.

Ce qui l’intéressait Alexis, c’était de parler de la guerre comme quelque chose qui permet d’élever l’âme. On a eu une conversation ce jour-là qui a duré une heure. L’un et l’autre, on se rappelle exactement de cette rencontre. Il y a une fraternité de pensée qui est née entre nous, ce jour-là, sachant qu’on est très différents et qu’on est heureux de se retrouver sur scène, qu’on est partenaires, qu’on a tissé des liens d’amitié, mais qu’on a vraiment des conceptions de la vie différentes, notamment autour de la foi. Ces différences-là, on les a aussi nourries dans nos personnages, même si ça n’existe pas dans la pièce. Comment on accepte quelqu’un qui a une vision de la vie complètement différente de soi parce que le plus important est ailleurs. Donc, trois semaines après, on se rencontre ; on lit ce qui va être Le choix des âmes ; les trois quarts de la pièce, je les avais écrits. Je suis parti une semaine en vacances sur une île et en fait, je n’ai rien vu, je suis resté à écrire quasiment tout le temps. J’étais obsédé, c’est sorti très vite. Il y a eu effectivement deux semaines, ce gros premier jet, les deux tiers de la pièce et après il y a eu le travail d’écriture, de correction.

Et ce qui est rigolo quand on a commencé à jouer, c’était ma version 22 ou 23 (rire)…On a commencé à jouer en 2015 et jusqu’en 2019 ; on l’a énormément jouée ! Puis en 2019, on a été pris tous les deux sur le spectacle d’Alain Sachs, Kean, pendant deux ans. Puis en 2019, il y a eu une petite « grippette » qui nous a un peu enfermés pendant quelques mois. Et en 2021, on décide de repartir sur ce spectacle-là et c’est à ce moment-là que je me dis : « Attends, il y a un truc que je n’ai pas dit encore. » et donc j’ai récrit une scène en 21, qu’on a très peu jouée en Touraine mais je ne me suis jamais arrêté de penser à cette pièce.

Rapide ce temps d’écriture !

S.T : Le premier jet ; après, l’important, c’est le travail. Le travail d’un auteur dramatique, je pense, c’est de créer des partitions pour comédiens et quand ça arrive au plateau, on peut voir si ça tient la route ou pas. Et, en fonction des propositions des comédiens, on modifie des choses, on affine et quand on est devant le public, on se dit : « Ah là, ça ne fonctionne pas encore, on va resserrer. » Ça ne s’arrête jamais, c’est ça qui est intéressant.

 Et la pièce a bien fonctionné dès le début ?

S.T :  Ah, c’était incroyable ! C’était le 21 mai, on joue l’après-midi devant des scolaires pour lesquels on a un silence absolu, des enfants très émus !  Et le soir, on joue, ça s’arrête ; il y a un silence qui dure 30 secondes ; c’est hyper long 30 secondes après une pièce !

Nous, on se dit : « Ah ça marche, ça ne marche pas ? » ; on ne sait pas ce qui se passe, on était un peu inquiets. Et là, il y a un truc qui se passe, une espèce de Brououou !! Tout le monde applaudit très fort, on rallume la lumière, on va saluer et tout le monde est debout ; c’était assez incroyable !

Comment sur une pièce dramatique, pouvez-vous évaluer qu’une scène passe moins bien ? Vous n’avez pas les rires, les réactions du public ; le silence, vous disiez ?

S.T : Oui, puis c’est surtout qu’on entend que le public respire à la même vitesse que nous.

 Vous ressentez les émotions ?

S.T : En fait, il ne faut pas imaginer que les comédiens jouent tout seuls ; on a l’habitude de dire : « On joue à trois : Alexis, le public et moi. » On entend les réactions. Il y a une réalité, c’est qu’effectivement, on entend le public.

Alors, oui, il y a des aspects dramatiques mais je pense que c’est plutôt une histoire qui raconte, qu’on suit, qui parle d’espoir ; alors oui, la situation (un Allemand, un Français, coincés dans un trou d’obus, se détestent, vont se tuer…) la situation est dramatique. On parlait d’universalité tout à l’heure et pourquoi cette pièce a fonctionné et fonctionne encore ? On passe notre temps à se dire : « On va arrêter de la jouer ! » et puis on continue de la jouer… C’est parce justement ça parle d’espoir ; on a besoin d’espoir, objectivement dans tout ce qui se passe aujourd’hui dans le monde. On se dit : « Oui, ça peut arriver, ça. »

Le public suit la règle dramatique : « Ils sont deux, y’a un fusil, il va y avoir un problème, il n’y en a qu’un qui va rester », c’est ce qu’on se dit.

Mon objectif, c’était de trouver des solutions pour justement quand même avoir une intrigue pour qu’on se dise : « Qu’est-ce qui va se passer vraiment ? » C’était tout l’enjeu en écriture.

Qu’elle tienne jusqu’au bout ?

S.T : Oui

Pouvez-vous nous décrire le parcours de création de la pièce ? Combien de temps avez-vous consacré à l’écriture puis au montage ?

S.T : Le montage a été plus long, plus compliqué à faire parce que, comme pour tous les montages, la principale problématique, ce n’est pas de trouver des bons comédiens, un texte, un metteur en scène.  Non, non, des projets, on en a des tonnes, le problème c’est qu’aujourd’hui, il y a de moins en moins d’argent pour le monter ; ça coûte de plus en plus cher et c’est de plus en plus difficile à diffuser. On a monté ce spectacle en trois semaines et on a été à la première.

L’essentiel du travail entre 2014 et 2015, c’était de réunir les conditions, trouver les endroits où travailler, les résidences et surtout réunir l’argent pour les décors, la musique, pour tout ce qui fait la création d’un spectacle comme celui-là. Le temps d’écriture, c’est un centième du temps de tableaux Excel pour trouver l’argent pour monter le spectacle.
J’ai 53 ans, j’ai commencé à écrire mes premières œuvres de fiction quand j’avais 12, 13 ans, 17, 18 ans ma première pièce ; j’en ai écrit une cinquantaine à peu près ; je crois avoir une petite facilité d’écriture et une petite expérience surtout, ce qui fait qu’effectivement, j’écris relativement vite. Mais le problème est toujours là, c’est plutôt l’argent. En fait, même si on met deux ans à écrire une pièce, il en faut trois pour monter le projet.

A aucun moment de la pièce, le spectateur n’a envie de prendre parti pour l’un ou l’autre des protagonistes. Pari réussi ?

S.T : Si votre ressenti, c’est dire qu’aucun n’a envie de prendre parti, oui, pari réussi, puisque c’était l’objectif : c’est de dire : on est des humains avec nos imperfections, toutes nos différences, y’a pas un bon, un méchant ; y’a pas le méchant parce qu’il est Allemand, le bon parce qu’il est Français, en l’occurrence.

Dans tout ce qui nous est arrivé avec cette pièce, j’ai le souvenir d’un moment très particulier. C’était en mars 2020, on jouait à Constance en Allemagne. Ce jeudi-là, notre président fermait les écoles en France et le lundi d’après, c’était le début du confinement. On était dans cette ambiance un peu spéciale, on commençait à voir des masques un peu partout, ça devenait compliqué aux frontières… A chaque fois qu’on passait dans un théâtre, ils fermaient derrière nous. On joue donc dans ce théâtre, on sait qu’on est la dernière représentation car ils ferment le théâtre le lendemain. On joue devant des Allemands. Je parle à une dame âgée, très émue, à la fin du spectacle ; on essaie de se comprendre : elle me parle de son père mort, tué par des terroristes en rade de Toulon pendant la seconde guerre mondiale. C’est intéressant ce qu’elle dit là, parce que son émotion, elle est entière : elle a perdu son papa. Notre vision à nous, c’est dire : « Terroristes ? Non, résistants qui ont tué des SS qui occupaient la France. » Je ne sais pas quelle était la part de son père dans l’idéologie nazie ; la réalité peut-être, c’est que c’était un homme qui avait été juste engagé ou qui avait suivi, qui s’est retrouvé en France, qui est mort de fait de guerre. Il y a des gens qui se retrouvent dans la guerre. C’est dit dans la pièce à un moment donné : « Est-ce que tu crois que Foch et Fechenheim pourraient être dans ce trou ?
– Non, ils jouent aux cartes, ils jouent à la guerre sur des cartes. » (extrait du texte de Frantz.)
Y’a pas de bons, y’a pas de méchants. On essaie de voir le meilleur de l’homme à l’intérieur de cette pièce. C’est ça le message que j’ai tenté de passer et en tout cas, qui me porte.

Dans ce huis-clos tendu, un autre pari est celui de maintenir le public en haleine durant plus d’une heure ? Quels moyens utilisez-vous pour cela ?

S.T : J’ai tenté justement de surprendre ; c’est ce que j’ai expliqué un peu tout à l’heure. Il y a une scène que je ne vais pas énoncer là, vous voyez bien ce que je veux dire. Il y a un moment, on se dit : « Mais, je ne comprends plus ; qu’est-ce qui se passe ? » On a la clé deux minutes après. Cette scène-là, c’est vraiment l’idée de se dire, il faut que je trouve un truc de manière à relancer l’attention. Les deux mecs sont dans un trou, il y en a un qui va probablement mourir, on a compris le truc, ils vont parler, il y a des échanges quasi philosophiques entre eux. On est là pour voir de la vie, du théâtre et du corps. Il fallait trouver des objets dramatiques, des p’tits trucs de manière à ce que l’attention suive. C’était vraiment tout mon enjeu d’auteur au départ. Ce n’est pas toujours réussi. C’était trouver des manières de faire rebondir l’action.

Des exemples ?

S.T : J’ai pas envie de donner l’exemple là car l’effet de surprise… Ce que je peux dire c’est qu’on arrive à voyager hors du trou en étant dans le trou. Comme si on était dans une enquête. L’idée est qu’il y ait une narration permanente et qu’il y ait de l’action. L’important c’est l’action dramatique, on n’est pas en train de parler, on n’est pas en conversation. « Qu’est-ce qui va se passer ? »

Alexis Desseaux et vous, Stéphane, formez un duo remarquable dans ce spectacle ; vous êtes totalement habités par vos personnages, avez-vous imaginé un autre concerto qui vous réunirait à nouveau ?

S.T : On a joué dans deux autres spectacles depuis : Kean, (j’étais son Sganarelle et lui Kean) et Moby Dick. On a la particularité, Alexis et moi, tous les deux, avec nos expériences, d’être chacun le partenaire avec lequel on a le plus joué. On a joué Le choix des âmes quelque chose comme  250, 275 fois.  On a joué Kean plus de 200 fois ; Moby Dick 50 ou 60 fois. On a joué tous les deux plus de 500 fois. Il y a eu plus de 500 soirs où on s’est retrouvés côte à côte. On connait Alexis pour avoir été longtemps dans une série qui a bien fonctionné (Julie Lescaut). En fait, il a plus joué avec moi qu’avec Véronique Genest. (rire) C’est quand même rigolo.

Côté théâtre, l’envie ne se tarit pas : en fait, pourquoi on continue de jouer un spectacle onze ans après ? Parce qu’on a encore des choses à raconter, on aime ses personnages, on est contents de se retrouver. On a notre vie d’intermittent qui consiste à jouer des choses différentes, mais on est toujours heureux de se retrouver !

Il y a eu une période où on jouait tout le temps Le Choix des âmes ; c’était 80% de notre actualité, mais, maintenant, c’est plus sporadique, mais c’est encore meilleur. On a pris onze ans depuis cette photo, là-bas. Ça nous a permis aussi de maturer des choses. On a une telle connaissance l’un de l’autre, c’est ça qui est important, on est tellement connectés l’un à l’autre sur ce spectacle, il ne peut rien nous arriver, ce qui nous permet d’aller plus loin.
Quand on arrive et qu’on rencontre Raoul et Frantz, on y va ; on est contents de se retrouver. On connaît le chemin. Il y a quelque chose d’assez unique dans l’expérience qu’on a de jouer l’un avec l’autre. On sait exactement, sans se parler, dans l’œil, là où est l’autre.
On nous a beaucoup parlé du fait que notre duo fonctionnait bien : je ne cherche pas à l’expliquer. On sait que ça fonctionne bien quand on est tous les deux ensemble sur un plateau ; on sait l’estime, l’amitié qu’on peut avoir l’un pour l’autre, ça transparait. Et ça, ce sont des choses qu’il ne faut surtout pas chercher à rationnaliser. Et oui, peut-être qu’on fera un autre spectacle, ensemble ; ça va dépendre des opportunités et toujours des problèmes de production.

Est-ce qu’il vous arrive de modifier le texte ?
S.T : Non, le texte, non ; chaque séance est unique. Pour le coup, un même texte au cordeau, qu’on connaît évidemment par cœur depuis très très longtemps, peut être modifié. L’exemple de Raoul : Raoul ne comprend pas tout, il a peur, il a mal, peut avoir de la colère : ça fait quatre émotions différentes !
En fait quand il dit : « Qu’est-ce que tu m’veux, toi ? », en fonction du soir, il peut être plus en colère, plus avoir peur, plus avoir mal et ça ne sort pas exactement pareil.

Vous jouez sur les émotions alors ?
S.T : Et c’est ces émotions-là qui bougent, c’est sur les respirations que ça bouge. De la même manière, si Raoul dit : « Qu’est-ce que tu m’veux, toi ? », avec plus de colère que de douleur, la réaction de Frantz ne va pas être la même. Et c’est comme ça que ça se construit et c’est comme ça que c’est vivant et c’est pour ça que vous dîtes : « Vous arrivez à tenir en haleine… ».
On vit les choses parce que les choses existent ; c’est ce qui fait qu’on n’est pas des photocopies à répliques tous les soirs à dire la même chose, de la même manière et qui fait qu’onze ans après, on a encore envie de la jouer cette pièce !

Interview réalisée par : Catherine
Bénévole au Festival de Théâtre en Val de Luynes