Interview de Patrick Préjean, comédien dans le rôle de Edmond Goncourt (LES BICHONS)

Association Val de Luynes Evènements : Tout d’abord, merci d’avoir accepté d’être notre parrain, c’est un honneur pour nous d’être portés par un homme de théâtre avec une telle carrière.

Nous vous recevons pour la pièce Les Bichons de Sylvain Lamy, comment l’avez-vous rencontré ?

Patrick Préjean :  J’ai rencontré Sylvain il y a relativement peu de temps quand je jouais Visites à Mister Green au théâtre de Passy, c’était en 2024. Sylvain m’a été présenté par Pierre Douglas qui est venu me voir jouer.

Pierre jouait avec Sylvain depuis une bonne année et demie la pièce L’habit ne fait pas le kir qui a très bien marché, qui était très drôle, et il est venu avec Sylvain qui avait une petite idée derrière la tête.
Nous sommes allés souper après et j’ai passé un très bon moment avec ces gens-là qui me semblaient totalement dignes de confiance, bien chaleureux et sympathiques et qui m’ont proposé de lire la pièce. Donc j’ai lu cette pièce.

J’ai été séduit, et je les ai rappelés après pour leur dire : « Ben écoutez, je pense qu’on peut peut-être se regrouper, passer un bon moment ensemble », et c’est ce qui s’est passé.

Qu’est-ce qui vous a séduit dans l’écriture de la pièce ?

P.P : Eh bien, j’ai d’abord été très séduit par la précision. C’est un français du 19e siècle, mais totalement compréhensible, bien évidemment.

Mais quand même, il y a une petite musicalité très intéressante, des conversations de chaque siècle. Et en plus, c’est bourré d’humour. Les personnages sont des personnages passionnants, férocement drôles et férocement cruels, qui marquent bien la deuxième partie de ce 19e siècle. Et c’était très intéressant de m’attaquer à rendre toutes les facettes et les faiblesses de ces deux personnages… enfin l’autre personnage, c’est mon frère. A priori, ce ne sont pas forcément des gens très sympathiques.

Le rôle d’Edmond m’a tout de suite parlé parce qu’il est très cruel, très sarcastique, avec un humour cinglant, mais ce qui était intéressant, c’est d’aller rechercher… je ne dirais pas les faiblesses, mais les belles ouvertures de ce caractère car tous les personnages, si difficiles soient-ils, ont toujours une petite ouverture positive.
Et je pense l’avoir trouvée à travers l’amour qu’il portait à son frère. C’était presque une gémellité. Ils s’adoraient et là, à mon avis, Edmond devient très accessible et beaucoup plus humain et très touchant.

Aviez-vous déjà joué avec Pierre Douglas auparavant ? Vous le connaissez depuis longtemps ?

P.P : Non, enfin oui, j’avais beaucoup joué au tennis avec lui (rires). J’ai connu Pierre il y a très longtemps. C’est un grand sportif. On est sportifs tous les deux.

Il fait du vélo, j’ai d’ailleurs fait du vélo avec lui, une arrivée du Tour de France sur les Champs-Élysées.

Et en plus, il joue bien au tennis. Et chaque année, il y avait avant le tournoi de Roland-Garros, ce qu’on appelait « le tournoi des personnalités », qui était une excellente occasion de se retrouver entre amis, entre potes, entre connaissances du métier, alors on y faisait des petites joutes. Avec un tennis, disons, par moment approximatif, un peu moins approximatif à d’autres moments, qui laissait parler notre amour du sport, notre amour de la compétition et aussi un petit peu, notre mauvais caractère, parfois. Il était mauvais joueur, enfin pas vraiment mauvais joueur mais râleur, oui c’est ça, assez râleur. Et on a sympathisé à partir de ce moment-là.

Et puis, j’étais très amusé par les imitations qu’il faisait de Georges Marchais. On a d’abord été très copains et on est devenus très amis. C’est un homme remarquable humainement, philosophiquement et avec lequel je m’entends très bien.

D’ailleurs, dans toute ma carrière, toute ma vie, l’humanité des gens pour moi est capitale.
Et Les Bichons, c’était une bonne occasion de remettre ça sur une scène de théâtre après avoir abandonné les cours de l’annexe de Roland-Garros.

Quel regard portez-vous, sur votre carrière et sur votre vie ?

P.P : Vous savez, pour moi, la réussite, la vraie réussite, c’est la juxtaposition de ma réussite professionnelle et privée. S’il y a l’un sans l’autre, ce n’est pas une véritable réussite. Sur ma carrière, je n’ai pas trop à me plaindre.

D’abord merci papa, merci maman de m’avoir donné une bonne santé, c’est très important et merci de m’avoir donné envie de faire ce métier.

Je les voyais agir, je les voyais jouer sur scène et ça me plaisait beaucoup, c’était formidable. Un jour quand j’avais douze ans, mon papa m’avait emmené voir Cyrano de Bergerac. C’était sans savoir à l’époque évidemment que je serais nominé aux Molières pour le rôle de Cyrano et il m’a dit : « Tu vas voir, il y a un monsieur dans la pièce qui s’appelle Daniel Sorano, que l’on appelle Sorano de Bergerac, tellement il est génial dans le rôle. » Et là, j’assistais pour la première fois à l’enregistrement filmé de Cyrano avec Claude Barma en metteur en scène. Vous vous rendez compte à cette époque, en 1960 ! Semi-direct devant la France entière, Cyrano de Bergerac, 1600 vers !
Et j’étais totalement convaincu, séduit et tellement ému à la fin, à la mort de Cyrano que je me suis dit : « Si les interprètes peuvent provoquer des sentiments comme ceux-ci, c’est le plus beau métier du monde !  Si on peut partager ce genre de choses, c’est ça ce que je veux faire ! »

En même temps, le rôle de Cyrano, c’est le rôle dont tout homme rêve dans une carrière, non ?

P.P : C’est de la magie, de la magie totale ! « Je suis à la recherche de l’inaccessible étoile. », ça, c’est du Cervantes et je trouve que ça correspond tellement bien à Cyrano. Il y a 1660 vers, c’est un travail colossal que d’apprendre ce rôle, mais c’est tellement jouissif ! 

Vous avez un tel dynamisme, quel est votre secret de jouvence ?

C’est ce travail de mémoire qui vous aide ?

P.P : La passion, la passion, l’amour, la santé et le travail. Beaucoup de travail. Georges Brassens disait que le talent sans travail n’est qu’une mauvaise manie. C’est joli ça.

Oui, c’est joli, c’est clair.
Est-ce que vous avez une anecdote à nous confier dans toute cette carrière ?

P.P : J’ai une anecdote. Vous savez, j’aime beaucoup les festivals, je trouve qu’ils ont souvent beaucoup de charme et que le public va dans un festival, au théâtre, d’une façon un peu plus décontractée et un peu plus festive…
Heu, attendez, je sais plus ce que je voulais dire. Qu’est-ce que je voulais vous dire là ?

Je voulais en arriver où ?
J’ai fait une digression, vous voyez, là, c’est l’âge… Ah oui…j’y suis, je me reconnecte.
En 1997, lors d’un festival, je jouais à la fois Cyrano et Les Fourberies de Scapin, l’un après l’autre, ce qui était une petite folie…

Je me préparais et j’avais à côté de moi un comédien qui s’appelait Claude Brosset, un comédien qui a beaucoup tourné avec Belmondo, et qui était en train de se maquiller en même temps que moi. Je mets mon faux nez et je vais me concentrer et réviser mon texte. Et d’un seul coup, il me dit :

« Mais, tu fais quoi là ?

 Bah, je révise mon texte !

 Mais tu es en train de dire le texte de Cyrano alors que tu joues Scapin ! »

Vous vous rendez compte !

Il vous a sauvé !

P.P : C’est ce qu’on appelle « des petites morts ». Là, j’ai eu une terrible angoisse, je me suis dit : « Tu deviens fou, ça y est, t’es complètement gaga mon pauvre mec ! » C’est comme quand on a un trou sur scène, c’est ce qu’on appelle « une petite mort ». D’un seul coup, on sait plus du tout ce qui se passe, j’étais vert, blanc, verdâtre ! C’était une folie quand même !

Et de toutes vos casquettes entre le cinéma, le théâtre, le doublage, puisqu’évidemment on vous connaît aussi pour tous vos doublages, qu’est-ce que vous préférez ?

P.P : De vous à moi, vous le savez, c’est le théâtre, c’est le théâtre parce que c’est le partage et c’est l’immédiateté. Avec le public, on se transmet des émotions. Et ça, c’est formidable ! Ce sont des expériences amoureuses entre le public et les interprètes. On fait l’amour tous les soirs, parfois, on rate notre coup et des fois, c’est formidable !

Et c’est pour ça que le théâtre tel qu’il est fait actuellement dans la plupart des théâtres parisiens m’inquiète un peu parce qu’il y a six ou sept spectacles par soirée.
L’autre jour, j’ai vu un directeur venir et dire, en regardant sa montre, aux comédiens qui saluaient, qu’il fallait qu’ils se dépêchent…  Non mais vous vous rendez compte ! C’est l’essence même de notre plaisir les applaudissements, si on nous coupe ça, on nous coupe un peu les jambes et la voix et toute l’envie.

Et aujourd’hui auriez-vous un conseil à donner à un jeune acteur qui a envie de réussir ?

Après, ça dépend où on place la réussite, donc c’est quoi réussir pour vous ?

P.P : Ben je lui dirais, d’ailleurs comme la question que vous venez de me poser, qu’est-ce que pour lui la réussite ?

Et surtout je lui dirais de ne pas être trop pressé, d’apprendre la patience parce que vous pouvez avoir d’énormes qualités que les circonstances ne mettent pas en valeur.
Au début d’une carrière, c’est difficile, mais si on conserve la petite flamme intérieure, il est très possible de rencontrer le rôle qui d’un seul coup va vous faire éclater dix ans après seulement.

Donc, si on n’est pas patient, on s’aigrit, et si l’aigreur vient ternir tout ça, après, le jour où on va avoir la chance, on n’aura plus assez de choses en nous pour savoir la saisir.
Et il faut aussi beaucoup de courage pour faire notre métier, contrairement à ce qu’on pense, parce que c’est très souvent décevant.

Il faut rester fidèle à soi-même, rester soi-même et continuer de croire en son étoile.

Très bien, ce sont de bons conseils tout ça, la sagesse qui parle.
Avec votre carrière, est-ce qu’on appréhende encore de jouer en extérieur ?

P.P : Appréhension n’est pas vraiment le mot, mais je suis très vigilant.

Qu’est-ce que cela demande de plus pour vous ?

P.P : La nuit n’étant pas tombée encore, on peut facilement se laisser distraire par ce qu’on voit, donc c’est un exercice de concentration plus difficile.

Merci beaucoup pour ce partage, merci de vous être prêté à cette petite interview et merci pour votre gentillesse.

A très bientôt.

Interview réalisée par : Virginie
Bénévole au Festival de théâtre en Val de Luynes